 |
| Administratrice Ajointe |
 |
Inscription: 02 Déc 2011 00:56 Messages: 319 Localisation: NICE
|
De Michèle en date dû 16 Nov 2005 04:14 am

L'Arlésienne
Il s'appelait Jan. C'était un admirable paysan de vingt ans, sage comme une fille, solide et le visage ouvert. Comme il était très beau, les femmes le regardaient ; mais lui n'en avait qu'une en tête, une petite Arlésienne, toute en velours et en dentelles, qu'il avait rencontrée sur la Lice d'Arles, une fois.
Au mas, on ne vit pas d'abord cette liaison avec plaisir. La fille passait pour coquette, et ses parents n'étaient pas du pays. Mais Jan voulait son arlésienne à toute force. Il disait :
- Je mourrai si on ne me la donne pas.
Il fallu en passer par-là. On décida de les marier après la moisson.
Donc, un dimanche soir, dans la cour du mas, la famille achevait de dîner. C'était presque un repas de noces. La fiancée n'y assistait pas, mais on avait bu en son honneur tout le temps...Un homme se présente à la porte, et, d'une voix qui tremble, demande à parler à maître Estève, à lui seul. Estève se lève et sort sur la route.
- Maître, lui dit l'homme, vous allez marier votre enfant à une coquine, qui a été ma maîtresse pendant deux ans. Ce que j'avance, je le prouve : voici des lettres ! Les parents savent tout et me l'avaient promise ; mais depuis que votre fils la recherche, ni eux ni la belle ne veulent plus de moi... J'aurais cru pourtant qu'après çà elle ne pouvait pas être la femme d'un autre.
- C'est bien, dit maître Estève quand il eut regardé les lettres ; entrez boire un verre de muscat.
L'homme répond :
- Merci ! J'ai plus de chagrin que de soif.
Et il s'en va.
Le père rentre, impassible : il reprend sa place à table ; et le repas s'achève gaiement...
Ce soir là, maître Estève et son fils s'en allèrent ensemble dans les champs. Ils restèrent longtemps dehors ; quand ils revinrent, la mère les attendait encore.
- Femme, dit le père en lui amenant son fils, embrasse-le ! Il est malheureux...
Jan ne parla plus de l'Arlésienne. Il l'aimait toujours cependant, et même plus que jamais, depuis qu'on la lui avait montré dans les bras d'un autre. Seulement, il était trop fier pour rien dire. Quelquefois, il passait des journées entières seul dans un coin, sans bouger. D'autres jours, il se mettait à la terre avec rage, et abattait à lui seul le travail de dix journaliers...
Le soir venu, il prenait la route d'Arles et marchait devant lui jusqu'à ce qu'il vit monter dans le couchant les clochers grêles de la ville. Alors, il revenait. Jamais il n'alla plus loin.
De le voir ainsi, toujours triste et seul, les gens du mas ne savaient plus que faire. On redoutait un malheur.
Une fois, à table, sa mère en le regardant avec des yeux pleins de larmes, lui dit :
- Eh bien, écoute, Jan, si tu la veux tout de même, nous te la donnerons...
Le père, rouge de honte, baissait la tête...
Jan fit signe que non, et il sortit...
A partir de ce jour, il changea sa façon de vivre, affectant d'être toujours gai, pour rassurer ses parents. On le revit au bal, au cabaret, dans les ferrades. A la vote de Fontvieille, c'est lui qui mena la farandole.
Le père disait : " Il est guéri ". La mère, elle, avait toujours des craintes et plus que jamais surveillait son enfant. Jan couchait avec son frère, Cadet, tout près de la magnanerie ; la pauvre vieille se fit dresser un lit à côté de leur chambre. Les magnans pouvaient avoir besoin d'elle, dans la nuit...
Vint la fête de saint Eloi, patrons des ménagers. Grande joie au mas ! Il y eut du château-neuf pour tout le monde et du vin cuit, comme s'il en pleuvait. Puis des pétards, des feux sur l'aire, des lanternes de couleur plein les micocouliers... Vive saint Eloi ! On farandola à mort. Cadet brûla sa blouse neuve. Jan lui-même avait l'air content ; il voulut faire danser sa mère ; la pauvre femme en pleurait de bonheur.
A minuit, on alla se coucher. Tout le monde avait besoin de dormir. Jan ne dormit pas, lui. Cadet a raconté depuis que toute la nuit il avait sangloté.
Le lendemain, à l'aube, la mère entendit quelqu'un traverser sa chambre en courant. Elle eut comme un pressentiment :
- Jan, c'est toi ?
Jan ne répond pas ; il est déjà dans l'escalier.
Vite, vite, la mère se lève :
- Jan, où vas-tu ?
Il monte au grenier ; elle monte derrière lui :
- Mon fils, au nom du Ciel !
Il ferme la porte et tire le verrou.
- Jan, mon Janet, réponds-moi. Que vas-tu faire ?
A tâtons, de ses vieilles mains qui tremblent, elle cherche le loquet ! Une fenêtre qui s'ouvre, le bruit d'un corps sur les dalles de la cour, et c'est tout...
Il s'était dit,le pauvre enfant: "Je l'aime trop...Je m'en vais... " Ah!misérables coeurs que nous sommes! C'est un peu fort pourtant,que le mépris ne puisse pas tuer l'amour!
Ce matin-là, les gens du village se demandèrent qui pouvait crier ainsi, là-bas, du côté du mas d'Estève...
C'était, dans la cour, devant la table de pierre couverte de rosée et de sang , la mère toute nue qui se lamentait, avec son enfant mort sur ses bras.
Alphonse Daudet
_________________
Michèle
|
|